Recherches

Mots-clés

  • Science, valeurs, démocratie. Gouvernance de la recherche. Participation citoyenne.
  • Intégrité scientifique, responsabilité des chercheurs vis-à-vis de la société
  • Pluralisme scientifique. Débat unité-pluralité des sciences. Synergies entre différents systèmes de connaissances
  • Métaphysique naturalisée
  • Simulations numériques

 

Présentation synthétique

Mes travaux de recherche relèvent de la philosophie générale des sciences, d’inclination analytique. Un double souci a animé mes recherches ces dernières années : porter, d’une part, une attention soutenue et précise à la réalité des pratiques scientifiques contemporaines et, d’autre part, aborder (mais pas exclusivement) des problématiques susceptibles d’avoir une certaine portée hors de la sphère académique de la philosophie des sciences (ce que les anglo-saxons désignent par l’expression « a socially relevant philosophy of science »).

Science, valeurs, démocratie. Gouvernance de la recherche. Participation citoyenne.

Mes travaux sur le rôle des valeurs en science ont porté tout d’abord sur la question de la possibilité de la neutralité du contenu des sciences. En réaction notamment à l’influente thèse de « l’empirisme contextuel » d’Helen Longino, j’ai développé (Ruphy 2006) une vision normative « empiriste de part en part » de la pratique scientifique, dont l’objectif est d’intégrer le rôle des valeurs contextuelles au cœur même du travail scientifique, tout en maintenant l’idéal d’objectivité des résultats obtenus.

J’ai ensuite travaillé sur la question de la valeur et de la définition des objectifs de la science dans une société démocratique, en particulier sur les principes et les processus de décision en matière de politique publique de recherche. J’ai d’abord offert une analyse critique de l’idéal de « science bien ordonnée » proposé par Philip Kitcher dans son ouvrage désormais de référence Science, Truth and Democracy (2001), ouvrage que j’ai traduit en français en 2010 aux Presses Universitaires de France.

                  Des recherches en cours, débutées dans le cadre du projet ANR DEMOCRASCI que j’ai coordonné et qui s’est achevé en 2018, visent à élaborer des formes alternatives de démocratisation des processus de décision en matière de politique scientifique, tenant compte notamment de leur nécessaire articulation avec les processus de décision caractéristiques de nos démocraties représentatives.

En lien avec ces problématiques, j’ai également analysé les arguments avancés en faveur ou contre l’autonomie des communautés scientifiques vis-à-vis du reste de la société et j’ai proposé (Ruphy 2017) des conditions que doit respecter toute forme de limitation de l’autonomie de la recherche pour être épistémologiquement acceptable et politiquement désirable. J’ai approfondi mon étude (Bedessem et Ruphy, 2019) des contraintes et apports que peuvent et doivent fournir des considérations épistémologiques (par exemple sur le caractère imprévisible de certaines dynamiques scientifiques) quant à l’élaboration et l’évaluation de différents régimes de pilotage politique de la recherche. Au sein du projet interdisciplinaire QuENG An ecosystem for quauntum technologies (co-porteuse pour la partie SHS), j’ai contribué à la mise en place d’un volet de recherche sur les liens entre recherche fondamentale, recherche appliquée et innovation technologique, au sein duquel je co-encadre une thèse consacrée à ce sujet.

Je m’intéresse enfin, en lien avec ce qui précède, aux impacts envisageables d’une participation accrue des citoyens à différentes phases de l’enquête scientifique et de l’élaboration d’une expertise scientifique dans la sphère publique (Ruphy, 2019). Dans le cadre du projet IDEXLYON PartiSCiP (2017-2019) que j’ai coordonné, intitulé « Sciences participatives : nouvelles perspectives épistémologiques sur l’objectivité scientifique », je travaille actuellement sur la question du bien-fondé, d’un point de vue épistémologique, des appels à une plus grande implication des citoyens dans les processus mêmes de production de connaissances et d’expertise scientifique (appel fortement présent au niveau européen notamment avec la notion de RRI « Responsible Research and Innovation » transversale à H2020). Bedessem et Ruphy (soumis) explore en particulier les différents bénéfices et risques épistémiques, en matière d’objectivité, découlant de la participation de non-professionnels et propose différentes actions institutionnelles pour renforcer la qualité épistémique des programmes de sciences participatives.

Intégrité scientifique, responsabilité des chercheurs et des institutions scientifiques vis-à-vis de la société

Mon intérêt pour ces domaines de recherche est parti de mes expériences de terrain, en tant que référente intégrité scientifique et vice-présidente en charge de l’interdisciplinarité de mon établissement précédent (Université Grenoble Alpes) et en tant aujourd’hui que membre du Comité français d’intégrité scientifique et directrice de la plateforme RESETIS de l’Université de Lyon. J’ai en effet pu constater que les actions et discours institutionnels, qu’il s’agisse de promouvoir l’interdisciplinarité, l’intégrité scientifique ou une recherche dite « responsable », ne se nourrissent pas toujours autant qu’on pourrait le souhaiter de travaux de recherche sur la nature, la dynamique et le rôle de la science dans nos sociétés.

Il s’agit donc de développer la recherche sur les enjeux en matière d’intégrité scientifique et, plus largement, de responsabilités des chercheurs vis-à-vis de la société. Une première étape a été  le montage d’un projet ANR consacré à l’intégrité scientifique. Ce projet CRISP (Addressing the Challenge of Research Integrity in Scientific Practices), actuellement en phase 2 d’évaluation, a pour objectif principal d’explorer à quelles conditions les actions et discours institutionnels en matière d’intégrité scientifique peuvent être efficaces, anticiper leurs impacts possibles sur les pratiques scientifiques ordinaires et sur l’organisation de la recherche, et enfin formuler des recommandations. Ce projet est fortement interdisciplinaire puisqu’il rassemble des philosophes, des juristes, des sociologues, des économistes, des informaticiens, des chercheurs de différentes branches des sciences de la nature (chimie, biologie etc) ainsi que les référents intégrité scientifique de Sorbonne Université, INRIA, INSERM et CIRAD.

Pluralisme scientifique – Début unité-pluralité des sciences – Synergies entre différents systèmes de connaissances

 Mes travaux passés sur le pluralisme scientifique (cf infra pour présentation détaillée) se prolongent actuellement dans trois directions :

– Analyse, à la lumière du débat unité-pluralité des sciences, d’un certain nombre d’« angles morts » dans les incitations institutionnelles à l’interdisciplinarité. Par exemple, sous quelles conditions (épistémologiques et ontologiques) peut-on attendre des gains épistémiques de l’intégration, plutôt que de la juxtaposition, de différentes perspectives de modélisation d’un même objet ou processus ? Dans quels cas les représentations les plus complètes (au sens de plus intégratives) d’un phénomène sont-elles de meilleures bases d’action ?

– Le développement des sciences participatives appelle une réflexion épistémologique sur les interactions possibles entre différents types de connaissance et d’expertise. Il s’agit alors de mobiliser les outils conceptuels offerts par la littérature sur le pluralisme scientifique traitant de l’intégrabilité des apports des différentes branches des sciences, pour analyser les différentes modalités envisageables d’articulation entre savoirs scientifiques et savoirs dits « profanes ».

– Dans un tout autre registre, je prolonge actuellement mes travaux sur le pluralisme scientifique en examinant ses conséquences en matière de connaissances mêmes que les sciences peuvent nous délivrer sur le monde. Je travaille ainsi sur l’évolution de la notion d’objectivité ontologique qu’entraîne l’adoption d’une vision pluraliste des sciences. Je m’interroge plus généralement sur ce qu’il peut rester du projet d’une métaphysique naturalisée (saisir le monde « tel qu’il est vraiment ») quand est pris en compte le caractère perspectiviste des connaissances scientifiques qui découle selon moi du pluralisme. Mon ambition est de développer une forme de réalisme perspectiviste qui se démarque de toute assertion relativiste et conduise à une révision des objectifs même d’une métaphysique naturalisée.

Travaux antérieurs sur le pluralisme scientifique

Concernant la problématique du pluralisme scientifique, une première ambition était, en particulier dans mon ouvrage paru en 2016 chez Pittsburgh University Press (version anglaise revue et augmentée de mon ouvrage paru chez Herman en 2013), d’introduire un peu d’ordre et de clarté conceptuelle dans un débat dont la richesse s’accompagne parfois d’une certaine confusion entre diverses problématiques distinctes. J’ai ensuite dans ce livre avancé un certain nombre de thèses sur des aspects précis du débat, dont certaines reprenaient et prolongeaient des travaux antérieurs.

Tout d’abord, en prenant comme point de départ le concept développé par Ian Hacking de style de raisonnement scientifique, j’ai proposé une forme « feuilletée » de pluralisme ontologico-méthodologique, dont l’ambition est de saisir certains aspects essentiels des pratiques scientifiques contemporaines, que ne saisissent pas d’autres formes de pluralisme, à savoir le caractère transdisciplinaire et cumulatif des façons de procéder en science pour augmenter nos connaissances, ainsi que les processus d’enrichissement ontologique et l’historicité des objets scientifiques qui en résulte (Ruphy 2011).

Au sujet du réductionnisme interthéorique, c’est-à-dire de la réductibilité ou de l’irréductibilité d’une théorie à une autre, problématique traditionnellement centrale dans le débat sur l’unité ou la pluralité des sciences, mes travaux conduisent à prôner au final l’abstinence métaphysique, à défendre le caractère interne aux sciences de tels débats, et à invalider les démarches consistant à inférer des échecs ou des succès des programmes réductionnistes des conclusions métaphysiques sur l’ordre ou le désordre du monde (Ruphy 2003, 2005, 2006).

Je me suis enfin intéressée à la question de la compatibilité entre réalisme et pluralité représentationnelle, c’est-à-dire pluralité de modèles représentant un même phénomène. Me fondant sur des études de cas en astrophysique, j’ai montré que la « dépendance vis-à-vis du chemin » et la plasticité de simulations numériques de systèmes physiques complexes invitent à une interprétation non réaliste de leur stabilité et de leur succès empirique (Ruphy 2011).

J’ai également défendu (Ruphy 2010) une position pluraliste et antiréaliste à l’égard des taxinomies stellaires et, plus généralement, j’ai été conduite à rejeter toute lecture essentialiste de la notion d’espèce naturelle en science, et j’ai offert une interprétation essentiellement pragmatique de la stabilité des systèmes taxinomiques dans les sciences physiques.

 

Simulations numériques

Mes premiers travaux sur les simulations numériques dans le cadre de la problématique du pluralisme scientifique (évoqués ci-dessus) ont pris ces dernières années d’autres directions : j’ai par exemple travaillé sur la problématique de la nouveauté méthodologique et ontologique des simulations (Ruphy 2014) en posant la question suivante : les simulations numériques, tout du moins un certain type d’entre elles, en l’occurrence les simulations composites de phénomènes complexes,  constituent-elles un nouveau « style de raisonnement scientifique » au sens de Hacking? Ou encore (Ruphy 2015), dans quelle mesure le développement des capacités de calcul, en invitant celui de simulations de plus en plus détaillées des phénomènes, conduit-il à une redéfinition des objectifs même de la science et à un changement de la nature des connaissances délivrées sur le monde ?

Je poursuis ces réflexions épistémologiques sur les simulations dans une nouvelle direction en lien avec mon intérêt pour les questions d’unification en science. Il me semble en effet que le développement de simulations d’objets complexes (comme la Terre, l’Univers ou encore le cerveau humain) ouvre d’intéressantes perspectives sur la possibilité d’intégrer de façon non réductionniste des savoirs venant de diverses disciplines. En effet, la construction de « marmites intégratives » (Ruphy 2015) ayant pour ambition d’incorporer le maximum de données et de connaissances théoriques disponibles venant d’approches différentes d’un même objet constitue un nouveau vecteur d’intégration des savoirs, distinct des diverses modalités d’unification mises en œuvre en science jusqu’à présent.