Recherches

Mots-clés

Le débat unité-pluralité des sciences – Réductionnisme

Modèles et simulations

Les styles de raisonnement scientifique

Métaphysique des sciences – Espèces naturelles et classifications scientifiques

Sciences, valeurs, démocratie – Gouvernance de la recherche – Autonomie de la science et politiques publiques de recherche

 

Présentation synthétique

Mes travaux de recherche relèvent de la philosophie générale des sciences, d’inclination analytique. Ils se répartissent entre trois thématiques principales, en partie liées (mes recherches passées en astrophysique sont brièvement présentées en annexe). La première thématique, multiforme, est celle du pluralisme scientifique, en particulier dans ses dimensions métaphysiques. La deuxième thématique est celle des simulations numériques de phénomènes physiques complexes, avec une interrogation sur les changements que leur développement implique quant aux objectifs de la science et à la nature des connaissances produites. La troisième thématique, elle aussi multiforme, est celle du rôle des valeurs en science et de la valeur de la science et se prolonge par une réflexion sur les modes de gouvernance de la recherche dans nos démocraties contemporaines, en particulier sur les principes et les processus de décision en matière de politique publique de recherche et les éventuelles participations citoyennes à ces processus.

Un double souci a animé mes recherches ces dernières années : porter, d’une part, une attention soutenue et précise à la réalité des pratiques scientifiques contemporaines et, d’autre part, aborder (mais pas exclusivement) des problématiques susceptibles d’avoir une certaine portée hors de la sphère académique de la philosophie des sciences (ce que les anglo-saxons désignent par l’expression « a socially relevant philosophy of science »).

 

Pluralisme scientifique

Concernant la problématique du pluralisme scientifique, une première ambition était, en particulier dans mon ouvrage paru en 2016 chez Pittsburgh University Press (version anglaise revue et augmentée de mon ouvrage paru chez Herman en 2013), d’introduire un peu d’ordre et de clarté conceptuelle dans un débat dont la richesse s’accompagne parfois d’une certaine confusion entre diverses problématiques distinctes. J’ai ensuite dans ce livre avancé un certain nombre de thèses sur des aspects précis du débat, dont certaines reprenaient et prolongeaient des travaux antérieurs.

Tout d’abord, en prenant comme point de départ le concept développé par Ian Hacking de style de raisonnement scientifique, j’ai proposé une forme «feuilletée» de pluralisme ontologico-méthodologique, dont l’ambition est de saisir certains aspects essentiels des pratiques scientifiques contemporaines, que ne saisissent pas d’autres formes de pluralisme, à savoir le caractère transdisciplinaire et cumulatif des façons de procéder en science pour augmenter nos connaissances, ainsi que les processus d’enrichissement ontologique et l’historicité des objets scientifiques qui en résulte (Ruphy 2011).

Au sujet du réductionnisme interthéorique, c’est-à-dire de la réductibilité ou de l’irréductibilité d’une théorie à une autre, problématique traditionnellement centrale dans le débat sur l’unité ou la pluralité des sciences, mes travaux conduisent à prôner au final l’abstinence métaphysique, à défendre le caractère interne aux sciences de tels débats, et à invalider les démarches consistant à inférer des échecs ou des succès des programmes réductionnistes des conclusions métaphysiques sur l’ordre ou le désordre du monde (Ruphy 2003, 2005, 2006).

Je me suis enfin intéressée à la question de la compatibilité entre réalisme et pluralité représentationnelle, c’est-à-dire pluralité de modèles représentant un même phénomène. Me fondant sur des études de cas en astrophysique, j’ai montré que la « dépendance vis-à-vis du chemin » et la plasticité de simulations numériques de systèmes physiques complexes invitent à une interprétation non réaliste de leur stabilité et de leur succès empirique (Ruphy 2011).

J’ai également défendu (Ruphy 2010) une position pluraliste et antiréaliste à l’égard des taxinomies stellaires et, plus généralement, j’ai été conduite à rejeter toute lecture essentialiste ou même réaliste de la notion d’espèce naturelle en science, et j’ai offert une interprétation essentiellement pragmatique de la stabilité des systèmes taxinomiques dans les sciences physiques.

Perspectives : pluralisme, réalisme et métaphysique naturalisée

Je prolonge actuellement ces travaux sur le pluralisme scientifique en examinant ses conséquences en matière de connaissances mêmes que les sciences peuvent nous délivrer sur le monde. J’ai ainsi commencé à travailler sur l’évolution de la notion d’objectivité ontologique qu’entraîne l’adoption d’une vision pluraliste des sciences. Je m’interroge plus généralement sur ce qu’il peut rester du projet d’une métaphysique naturalisée (saisir le monde « tel qu’il est vraiment ») quand est pris en compte le caractère perspectiviste des connaissances scientifiques qui découle selon moi du pluralisme. Autrement dit, il s’agit de cerner dans quelle mesure une conception pluraliste des sciences est compatible avec le réalisme. Mon ambition est de développer une forme de réalisme perspectiviste qui se démarque de toute assertion relativiste et conduise à une révision des objectifs même d’une métaphysique naturalisée.

 

Simulations numériques

Mes premiers travaux sur les simulations numériques dans le cadre de la problématique du pluralisme scientifique (évoqués ci-dessus) ont pris plus récemment d’autres directions : j’ai par exemple travaillé sur la problématique de la nouveauté méthodologique et ontologique des simulations (Ruphy 2014) en posant la question suivante : les simulations numériques, tout du moins un certain type d’entre elles, en l’occurrence les simulations composites de phénomènes complexes, constituent-elles un nouveau « style de raisonnement scientifique » au sens de Hacking? Ou encore (Ruphy 2015), dans quelle mesure le développement des capacités de calcul, en invitant celui de simulations de plus en plus détaillées des phénomènes conduit-il à une redéfinition des objectifs même de la science et à un changement de la nature des connaissances délivrées sur le monde ?

Perspectives : les simulations comme nouveau vecteur d’intégration des savoirs ?

J’entends poursuivre ces réflexions épistémologiques sur les simulations dans une nouvelle direction en lien avec mon intérêt pour les questions d’unification en science. Il me semble en effet que le développement de simulations d’objets complexes (comme la Terre, l’Univers ou encore le cerveau humain) ouvre d’intéressantes perspectives sur la possibilité d’intégrer de façon non réductionniste des savoirs venant de diverses disciplines. En effet, la construction de « marmites intégratives » ayant pour ambition d’incorporer le maximum de données et de connaissances théoriques disponibles venant d’approches différentes d’un même objet constitue un nouveau vecteur d’intégration des savoirs, distinct des diverses modalités d’unification mises en œuvre en science jusqu’à présent.

 

Science, valeurs, démocratie

Mes travaux sur le rôle des valeurs en science ont porté tout d’abord sur la question de la possibilité de la neutralité du contenu des sciences. En réaction notamment à l’influente thèse de « l’empirisme contextuel » d’Helen Longino, j’ai développé (Ruphy 2006) une vision normative « empiriste de part en part » de la pratique scientifique, dont l’objectif est d’intégrer le rôle des valeurs contextuelles au cœur même du travail scientifique, tout en maintenant l’idéal de neutralité des résultats obtenus.

Je travaille également sur la question de la valeur et de la définition des objectifs de la science dans une société démocratique, en particulier sur les principes et les processus de décision en matière de politique publique de recherche. J’ai d’abord offert une analyse critique de l’idéal de « science bien ordonnée » proposé par Philip Kitcher dans son ouvrage désormais de référence Science, Truth and Democracy (2001), ouvrage que j’ai traduit en français en 2010 aux PUF. L’idéal de science bien ordonnée a pour ambition de résoudre la tension qui existe entre exigence épistémique et exigence démocratique en matière de définition des programmes de recherche, en proposant que les décisions en matière de politique publique de recherche soient prises à l’issue de délibération par des citoyens éduqués par des experts.

Perspectives : quel pilotage politique de la recherche ?

Des recherches en cours, notamment dans le cadre du projet ANR interdisciplinaire DEMOCRASCI que je coordonne, vise à élaborer des formes alternatives de démocratisation des processus de décision en matière de politique scientifique, tenant compte notamment de leur nécessaire articulation avec les processus de décision caractéristiques de nos démocraties représentatives. En lien avec ces problématiques, j’ai également développé une réflexion critique sur les arguments avancés en faveur ou contre l’autonomie des communautés scientifiques vis- à-vis du reste de la société et j’ai proposé (Ruphy 2017) des conditions que doit respecter toute forme de limitation de l’autonomie de la recherche pour être épistémiquement acceptable et politiquement désirable. J’envisage aussi d’approfondir mon étude (e.g. Bedessem et Ruphy, soumis) des contraintes et apports que peuvent et doivent fournir des considérations épistémologiques (par exemple sur le caractère imprévisible de certaines dynamiques scientifiques) quant à l’élaboration et l’évaluation de différents régimes de pilotage politique de la recherche. Je m’intéresse enfin, en lien avec ce qui précède, aux impacts d’une participation accrue des citoyens aux différentes phases de l’enquête scientifique et de l’élaboration d’une expertise scientifique dans la sphère publique.